Le lendemain matin
Chapitre 9
Vendredi matin.
Le centre s’ouvre comme d’habitude, mais l’air semble un peu différent.
Les animateurs boivent leur café, les enfants arrivent par petits groupes, rient, déposent leurs manteaux sur les chaises.
Tout paraît normal, sauf la table ronde, au fond de la salle.
Le Cahier de la Convention est toujours là.
Quelqu’un l’a laissé ouvert.
Une nouvelle phrase est apparue, écrite d’une écriture maladroite :
“On veut savoir pourquoi on fait les choses.”
Autour, trois enfants lisent à voix basse.
— « C’est moi qui ai écrit ça. »
— « C’est bien, on va faire une autre page pour les idées d’aujourd’hui. »
Une fille ajoute :
“Quand on veut pas jouer, on doit pouvoir faire autre chose.”
Un petit garçon écrit juste :
“Faut qu’ils arrêtent de dire ‘c’est comme ça’.”
Et un autre corrige :
“Faut qu’ils expliquent pourquoi c’est comme ça.”
Un animateur s’approche, un peu agacé :
— « Bon, allez, on y va dehors, tout le monde. »
— « Attends, on finit le cahier. »
— « Le cahier, le cahier… ça suffit avec votre cahier. On va jouer. »
— « Mais c’est pour la Convention ! »
— « Oui, ben justement, on va faire un grand jeu, ça compte aussi. »
Ils obéissent, à moitié convaincus.
Dans la cour, la partie de balle au prisonnier commence.
Mais très vite, ça déraille.
— « T’as triché ! »
— « Non, j’ai dit que je voulais pas être prisonnier, c’est mon droit ! »
— « C’est pas ton droit, c’est la règle ! »
— « Ben ta règle, elle est pas très Convention ! »
Rires, cris, protestations.
Les animateurs tentent de garder le contrôle :
— « On arrête, on rentre, ça suffit ! »
Les enfants rentrent en traînant les pieds, mais avec des sourires malicieux.
On dirait qu’ils ont gagné quelque chose sans savoir quoi.
De retour dans la salle, le cahier les attend.
Ils s’y ruent.
“On veut choisir les jeux.”
“On veut pas être obligé de courir.”
“On veut pouvoir dire stop.”
Un garçon propose :
— « On devrait faire une boîte pour mettre les idées quand on n’a pas le temps d’écrire. »
— « Ouais, une boîte à Convention ! »
Rires.
Une animatrice qui passait s’arrête :
— « Une boîte à quoi ? »
— « À Convention ! Pour nos idées. »
— « Ah… d’accord. »
Elle repart, l’air un peu perdu.
Dans la salle de pause, les animateurs en parlent plus sérieusement.
— « Ils en sont encore avec leur histoire de droits. »
— « Oui, et maintenant ils veulent une boîte à idées. »
— « C’est mignon, mais ça commence à leur monter à la tête. »
— « Le directeur veut qu’on en parle avec eux cet après-midi. »
— « Pour calmer un peu. »
— « Calmer ? Ils vont penser qu’ils ont raison ! »
— « Oui, mais on ne peut pas juste ignorer. »
14h.
Le directeur réunit tout le monde dans la grande salle.
Les enfants s’assoient en cercle, le cahier posé au milieu.
Il commence d’une voix posée :
— « Bon, on a vu que vous aviez beaucoup écrit dans votre cahier. C’est très bien. Mais il faut que ça reste… raisonnable. »
Une fille demande :
— « Raisonnable, ça veut dire quoi ? »
— « Ça veut dire qu’on peut pas tout faire. Il y a des règles, vous savez. »
Un garçon répond, tranquille :
— « Oui, mais dans la Convention, c’est écrit toutes les décisions. Pas juste les règles. »
Silence.
Le directeur tente un sourire :
— « Oui, enfin, il faut comprendre le sens. C’est symbolique. »
Une autre fille répond :
— « Non, c’est pas symbolique. C’est marqué “droit”. »
Des petits ricanent, d’autres hochent la tête sérieusement.
Le directeur finit par dire :
— « Bon… on va faire une petite boîte à idées, alors. Comme ça, vous pourrez écrire dedans quand vous voulez. »
— « Oui, mais nous on a déjà un cahier. »
— « Justement, ça fera les deux. »
Les enfants se regardent, un peu amusés.
— « Ça veut dire que c’est officiel, alors ? »
— « Disons que… c’est une belle initiative. »
Un murmure d’excitation parcourt le groupe.
L’un chuchote :
— « Tu vois ? Même eux, ils le disent. »
La réunion s’achève sans éclat, mais tout le monde sent que quelque chose a bougé.
Les enfants retournent jouer, l’air plus léger.
Les animateurs, eux, se taisent un long moment avant de reprendre leurs activités.
Et sur la table, le Cahier de la Convention reste ouvert, au milieu des feutres.
Table des matieres
Pour aller plus loin
Le recit fictif du Cahier de la Convention met en scene la rencontre entre le droit international et le cadre administratif local. Cette analyse approfondie decrypte les mecanismes de neutralisation qui s'activent lorsque des enfants prennent a la lettre les textes qui les concernent.
Lire l'analyse : Anatomie d'une collision normativeUn exercice de modelisation qui suit le parcours complet d'une boite de feutres, de la loi de finances au local de rangement. Cette fiction institutionnelle revele comment l'architecture administrative transforme un geste educatif simple en une chaine bureaucratique complexe.
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