Le cahier de la Convention
Chapitre 8
Jeudi, 14h15.
Les enfants reviennent de la cantine, un peu lourds, un peu excités.
Le bruit des chaises, les rires, les verres d’eau qu’on remplit trop fort.
Les animateurs finissent leur café, rangent la salle, préparent vaguement l’activité de l’après-midi.
Rien d’anormal, en apparence.
Mais dans un coin, à la table ronde près des jeux de société, un petit groupe s’installe sans rien dire.
Ils posent un vieux cahier trouvé dans l’armoire du matériel, un truc oublié, avec des pages déchirées, un peu collantes de colle sèche.
Sur la couverture, une fille écrit au marqueur :
« Cahier de la Convention »
— « On met quoi dedans ? »
— « Ben, nos idées. Ce qu’on veut changer. »
— « Et ce qu’on veut garder aussi, sinon ils vont dire qu’on critique tout. »
Une autre répond :
— « On met les articles au début, comme dans un vrai cahier de loi. »
Un garçon hoche la tête :
— « Et après, chacun écrit ce qu’il veut. »
Le ton est calme, concentré.
Ils n’ont pas l’air de jouer.
Ils ont l’air de faire quelque chose d’important.
Ils commencent à écrire, au feutre noir, avec application :
“On veut pouvoir choisir les activités.”
“On veut pouvoir dire quand on est fatigué.”
“On veut qu’on nous parle gentiment.”
“On veut pouvoir dire que c’est nul, sans se faire gronder.”
“On veut qu’il y ait plus de temps libre et moins de rangs.”
Des phrases simples et sans détour.
Chaque mot est relu, commenté, corrigé.
Quelqu’un ajoute une étoile dans la marge.
Un autre dessine un cœur à côté d’un article.
Petit à petit, le cahier devient un vrai document, mélange de manifeste et de carnet d’enfants.
Un animateur passe, plateau à la main.
— « Vous faites quoi, là ? »
— « Le cahier de la Convention. »
— « Ah… et c’est pour quoi faire ? »
— « Pour dire nos droits, comme c’est marqué. »
L’animateur reste un instant, déstabilisé :
— « D’accord… mais après, vous venez dehors, hein ? »
— « Oui, après. »
Mais ils ne viendront pas.
Ils restent là, concentrés, à se relire à voix basse, pendant que les autres courent dehors, crient, jouent au ballon.
Une fille lève la tête :
— « On devrait aussi écrire les trucs qu’on trouve pas très Convention. »
— « Genre quoi ? »
— « Quand ils disent “parce que c’est comme ça”. »
— « Ou quand on veut finir un dessin et qu’ils disent non, c’est fini. »
— « Oui, ça. On met “les choses pas très Convention”. »
Rires étouffés.
Ils écrivent le titre en grand, en haut d’une page blanche :
« Les choses pas très Convention »
Dehors, le vent fait battre la porte.
Un ballon roule jusqu’à la table.
Personne ne se lève pour le rattraper.
Vers 16h, le cahier est déjà épais.
Les plus petits viennent jeter un œil, curieux :
— « C’est quoi, ce cahier ? »
— « C’est le cahier de la Convention. On écrit ce qu’on veut dire. »
— « On peut écrire nous aussi ? »
— « Oui. Mais faut que ce soit vrai. »
Et ils écrivent.
Parfois juste un mot, parfois un dessin.
Un soleil, une maison, une phrase tordue.
Tout compte.
À la fin de la journée, le cahier reste sur la table, ouvert sur la page des « choses pas très Convention ».
Les animateurs le voient en passant, mais personne n’ose le fermer.
Quand les parents arrivent, certains enfants montrent la couverture fièrement :
— « Regarde, c’est notre cahier de la Convention ! »
Les parents sourient, un peu perplexes :
— « Ah oui ? Et c’est quoi, ça ? »
— « C’est pour dire nos droits. Comme dans la vraie loi. »
— « Ah… d’accord. »
Sur la table, dans la lumière de fin d’après-midi, le cahier reste là, ouvert.
Personne ne le surveille.
Mais tout le monde sait qu’à partir de demain, plus rien ne sera exactement comme avant.
Table des matieres
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