Dans cet article
L’article R.227-23 du Code de l’action sociale et des familles est, sur le papier, l’un des textes les plus protecteurs pour les enfants accueillis en accueils collectifs de mineurs (ACM). Il impose que le projet éducatif prenne en compte, dans l’organisation de la vie collective et des activités (notamment physiques et sportives), les besoins psychologiques et physiologiques des mineurs. Il ajoute que, lorsque des enfants valides et des enfants en situation de handicap sont accueillis ensemble, ces spécificités doivent être intégrées explicitement dans ce projet éducatif.
Ce n’est pas un “bon principe” ni une simple recommandation : c’est une obligation réglementaire. Elle est opposable aux organisateurs, et elle devrait structurer la manière dont les ACM sont pensés depuis 2006.
Et pourtant, dès qu’on regarde la communication officielle, ce texte disparaît presque complètement.
Une norme claire… mais effacée du discours public
Sur le site officiel dédié à la jeunesse et aux ACM, la page consacrée à l’accueil des enfants en situation de handicap affiche un discours très volontariste. L’accueil des enfants en situation de handicap y est présenté comme un “enjeu social majeur” et une “priorité des pouvoirs publics et des associations”.

Le texte rappelle les grandes lois de 1975 et 2005, insiste sur l’égalité des droits, la participation, la citoyenneté, et met en avant plusieurs objectifs : accès aux sports et aux loisirs, accès aux institutions ouvertes à tous, maintien dans un cadre ordinaire de scolarité, de travail et de vie.
L’action du ministère est décrite à travers des mots d’ordre positifs, des partenariats, des outils : guides pratiques, recommandations, coopérations avec les associations, appui des CAF, références au Comité interministériel du handicap, aux ressources Eduscol ou à l’INJEP.
Tout cela dessine une intention politique forte. Mais un point saute aux yeux : dans ce discours, l’article R.227-23 est absent. La norme la plus précise, la plus directement applicable aux ACM, n’est pas mobilisée comme référence centrale.
Le grand absent : le projet éducatif comme norme, pas seulement comme discours
Ce silence n’est pas anodin. L’article R.227-23 est précisément le texte qui fait le lien entre :
- les grandes lois sur le handicap,
- l’organisation concrète des ACM,
- et le quotidien vécu par les enfants.
Il ne parle pas d’“inclusion” en général. Il parle de choses très concrètes : rythme de la journée, organisation de la vie collective, adaptation des activités, prise en compte des besoins psychologiques et physiologiques. Il oblige à partir de l’enfant réel, de sa fatigue, de ses peurs, de ses capacités, de son handicap éventuel, et non de la structure, de ses horaires et de ses contraintes matérielles.
En mettant de côté cet article, la communication officielle choisit un autre angle : celui des grands principes et des outils (guides, ressources, partenariats) plutôt que celui de la norme contraignante qui organise, dans le détail, la responsabilité de l’organisateur.
Le projet éducatif est évoqué comme un document de référence, un support de valeurs, un espace d’intention. Il est beaucoup plus rarement présenté comme ce qu’il est juridiquement : un texte qui doit traduire R.227-23 et qui, à ce titre, pourrait être contesté lorsqu’il reste trop vague ou lorsqu’il oublie de prendre en compte certains besoins.
Quand la responsabilité se dilue : du droit opposable au “meilleur effort”
Ne pas mettre en avant R.227-23 a une conséquence directe sur le terrain : la norme existe, mais elle reste peu armée.
Les projets éducatifs restent souvent très généraux. Ils parlent de respect, de vivre-ensemble, de citoyenneté, d’égalité, d’ouverture à la différence, parfois de handicap, mais sans préciser comment ces principes se traduisent dans les effectifs, l’accompagnement des enfants les plus vulnérables, les aménagements concrets, le travail avec les familles ou les établissements spécialisés.
L’adaptation repose alors largement sur la bonne volonté des équipes locales. Là où une direction est sensibilisée, disponible, soutenue par sa collectivité, l’accueil peut être très ajusté, avec des temps de pause, des groupes plus petits, des aménagements de matériel, une attention fine aux temps de transition. Là où les équipes sont en sous-effectif, peu formées ou isolées, l’enfant en situation de handicap dépend presque entièrement de l’engagement individuel de quelques animateurs.
Dans ce contexte, il devient difficile, pour une famille ou un professionnel, de faire valoir juridiquement les manquements. Faute d’avoir intégré clairement R.227-23 dans le projet éducatif, la collectivité peut toujours répondre que “la structure fait de son mieux”, que “les contraintes sont fortes”, que “les équipes sont mobilisées” sans qu’un texte précis vienne rappeler ce qui est, au minimum, exigé par la réglementation.
Pourquoi la norme la plus exigeante est aussi la moins visible
R.227-23 a une particularité : il ne se contente pas d’affirmer des droits, il oblige à une traduction organisationnelle. Il invite à poser des questions concrètes :
- Comment adapter les horaires à un enfant qui fatigue vite ou qui a besoin de temps de récupération ?
- Comment organiser la cour, la salle d’activité, les déplacements, pour que l’enfant ne soit ni mis à part ni mis en danger ?
- Comment former les équipes à la compréhension des troubles, sans les renvoyer seules à la gestion de situations complexes ?
- Comment faire en sorte que l’inclusion ne se limite pas à la présence physique, mais devienne une participation réelle à la vie du groupe ?
Dès que ces questions sont posées, la responsabilité des organisateurs devient plus claire. Il ne s’agit plus seulement de dire “nous sommes ouverts au handicap”, mais de montrer comment l’accueil est effectivement construit autour des besoins des enfants concernés.
C’est précisément ce passage de l’intention au concret qui rend R.227-23 exigeant. En le laissant dans l’ombre, l’État évite de se placer lui-même dans une logique d’évaluation substantielle des projets éducatifs. La priorité à l’inclusion est affirmée, mais elle reste enfermée dans le registre du discours et du “projet partagé”, non dans celui de l’obligation vérifiable.
Un décalage révélateur entre politique affichée et droit effectivement mobilisé
Le contraste est frappant : d’un côté, un discours fort sur l’accessibilité, la citoyenneté, la priorité donnée aux loisirs et vacances pour les enfants en situation de handicap ; de l’autre, un outil réglementaire puissant, directement applicable aux ACM, très peu cité et encore moins activé comme référence première.
Ce décalage a des effets très concrets :
- il affaiblit la capacité des familles à contester un projet éducatif qui ne prend pas suffisamment en compte les besoins de leur enfant ;
- il laisse les professionnels sans appui juridique clair pour argumenter en faveur d’aménagements nécessaires ;
- il entretient l’idée que l’accueil des enfants en situation de handicap relève d’abord de l’engagement moral et de la qualité des équipes, plus que d’un cadre national structurant.
En pratique, l’enfant handicapé se retrouve dépendre davantage de la culture locale et des moyens du territoire que de la force d’une norme nationale pourtant écrite pour lui.
Conclusion
L’oubli de l’article R.227-23 dans la communication officielle n’est sans doute pas volontaire, mais il est révélateur d’une tendance lourde : privilégier les grandes déclarations de principe et les outils pédagogiques au détriment des normes contraignantes qui engagent effectivement les organisateurs.
Dans le domaine de l’enfance, ce sont pourtant ces normes concrètes, précises, parfois techniques, qui protègent le mieux. Elles permettent aux familles, aux professionnels, aux associations, de rappeler qu’au-delà des intentions, il existe des obligations.
R.227-23 appartient à cette catégorie de textes : il ramène l’enjeu du handicap dans les ACM là où il doit être — dans l’organisation quotidienne, dans les horaires, les activités, les adaptations, la manière dont on pense la vie collective “avec” l’enfant et non seulement “pour” lui.
Le jour où il sera cité aussi souvent que les grandes lois de 2005 ou les guides de “bonnes pratiques”, l’accueil des enfants en situation de handicap en ACM aura déjà fait un pas important : celui qui consiste à considérer que leur droit à un accueil adapté n’est pas seulement une promesse, mais une obligation qui s’impose à tous.