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Le recrutement des animateurs : quand on évalue des activités pour espérer trouver des éducateurs

On dit chercher des éducateurs, mais on continue souvent à recruter d'abord des producteurs d'activités. En repartant des entretiens d'embauche les plus ordinaires, l'article montre comment ce décalage fragilise à la fois la reconnaissance du métier et la possibilité même de nommer ce qu'est une compétence éducative.

Dans la pratique actuelle du recrutement des animateurs d’accueils collectifs de mineurs, un paradoxe structurel persiste sans être véritablement interrogé : on prétend rechercher des professionnels de l’éducation, capables d’accompagner le développement des enfants, de réguler des collectifs, de poser un cadre sécurisant et bienveillant, mais les procédures de sélection s’attachent presque exclusivement à évaluer des productions tangibles, des activités menées, des projets réalisés, comme si la compétence éducative pouvait se déduire mécaniquement de l’accumulation d’animations passées. Ce glissement, loin d’être un simple détail de procédure, structure en profondeur la manière dont le métier est pensé, exercé et reconnu, en instaurant une confusion durable entre l’animation comme production d’objets ludiques et l’animation comme construction d’un rapport éducatif.

L’entretien comme vitrine d’activités

Dans la grande majorité des entretiens de recrutement, qu’ils se déroulent dans le cadre de concours internes, de commissions paritaires ou de simples procédures d’embauche, la trame du questioning suit un schéma quasi universel et révélateur. On interroge le candidat sur les activités qu’il a déjà mises en place, sur les projets qu’il a portés, sur les publics avec lesquels il a travaillé, sur les thématiques qu’il aime proposer aux enfants. Ce qui est ainsi mis en avant et évalué n’est pas tant une posture éducative, une manière d’être avec les enfants ou une capacité à penser le collectif, qu’une compétence technique à produire des objets visibles et racontables : des jeux, des ateliers manuels, des formats d’animation, des dispositifs ponctuels.

L’animateur est invité à prouver sa valeur professionnelle par ce qu’il a fait, par la quantité et la variété des animations qu’il peut décrire, plutôt que par ce qu’il a su instaurer, maintenir ou transformer dans la dynamique de groupe. Or, si l’on s’en tient aux cadres réglementaires, aux fiches de poste officielles et aux discours institutionnels sur la qualité de l’accueil, ce que l’on cherche pourtant ce sont des adultes capables de poser un cadre clair et stable, de réguler des tensions collectives sans violence, d’accompagner des enfants en difficulté dans leurs ressentis, de gérer des conflits discrets avant qu’ils n’éclatent en crises ouvertes, de faire exister un collectif éducatif là où il n’y a qu’un agrégat d’individus. Autrement dit, ce qui compte le plus dans l’exercice quotidien du métier est précisément ce qui ne se montre pas facilement, ce qui ne se raconte pas en quelques phrases lors d’un entretien, ce qui relève de l’imperceptible, du relationnel, du temps long.

L’ironie structurelle : l’activité comme preuve d’éducation

L’ironie de cette situation est à la fois douce et profonde : pour prouver que l’on est éducateur, il faut raconter des activités, comme si la compétence éducative ne pouvait exister, se manifester ou être reconnue qu’à travers la narration de supports ludiques concrets. On ne demande généralement pas au candidat comment il réagit face à un enfant qui refuse systématiquement toute règle collective, comment il gère une situation d’injustice perçue par un groupe entier sans que cela ne dégénère en confrontation, comment il arbitre un différend entre enfants sans humilier ni laisser l’un des deux sans recours, comment il maintient son autorité légitime sans recourir à la violence symbolique ou physique, comment il accompagne un enfant silencieux ou en retrait sans le forcer à la participation spectaculaire.

Ces questions, pourtant centrales pour l’exercice du métier, restent le plus souvent absentes des grilles d’entretien, remplacées par des demandes de description d’ateliers passés. L’activité devient alors le langage par défaut de l’éducatif, non parce qu’elle en constitue l’essence, mais parce qu’elle est la seule chose formulable, racontable, vérifiable dans l’instant d’un recrutement. Elle offre une surface de contact rassurante pour le recruteur qui peut se projeter dans des contenus concrets, mais elle occulte complètement les dimensions relationnelles et éthiques qui fondent pourtant la qualité de l’accueil.

Une validation fondamentalement arbitraire

Cette manière d’évaluer les candidats pose un problème plus profond que celui de la simple pertinence des critères : l’appréciation finale repose presque exclusivement sur une lecture subjective du recruteur, dépourvue de tout référentiel objectivé. Car ce qui est présenté à l’entretien n’est pas vérifiable dans sa réalité effective. Le recruteur n’a pas vu les situations vécues par le candidat, il ne peut pas observer les postures adoptées dans l’action, il ne peut pas mesurer les effets éducatifs réels des interventions racontées sur le développement des enfants concernés.

L’animateur ne peut donc être validé que par une appréciation nécessairement arbitraire : le recruteur juge ce qu’il entend selon ses propres représentations implicites de ce qu’est un bon animateur, selon ses préférences esthétiques ou pédagogiques personnelles, selon son expérience passée ou ses clichés professionnels. Il ne s’agit pas ici d’un arbitraire nécessairement malveillant ou incompétent, mais d’un arbitraire structurel et inévitable : en l’absence de critères éducatifs objectivés, partagés et opposables, on évalue ce que l’on peut évaluer, et ce que l’on peut évaluer, ce sont des récits d’activités, des descriptions de projets, des énumérations de publics rencontrés, bref tout ce qui tient dans la performance narrative de l’entretien sans jamais toucher au cœur de la compétence éducative.

L’absence d’indicateurs éducatifs opposables

Contrairement à d’autres métiers de la relation ou de l’accompagnement, l’animation éducative souffre d’un vide normatif persistant concernant la définition et l’évaluation de la compétence éducative concrète. Il existe bien sûr des taux d’encadrement réglementaires qui définissent des ratios adultes-enfants, des diplômes minimaux requis qui certifient une formation initiale, des obligations de sécurité qui encadrent les pratiques matérielles, des procédures administratives qui structurent l’organisation des accueils. Mais on ne trouve presque rien qui permette d’objectiver la qualité éducative d’une posture professionnelle, la justesse relationnelle d’un adulte face à un enfant en difficulté, la capacité à accompagner sans dominer, la compétence à faire exister véritablement un collectif éducatif au-delà de la simple cohabitation forcée d’individus dans un même espace-temps.

Faute de tels indicateurs éducatifs opposables, le recrutement ne peut que se rabattre sur ce qui est visible, racontable, démontrable dans l’instant : les activités. Le système se referme ainsi sur lui-même en produisant une étrange circularité : on recrute des animateurs capables de faire des activités parce que c’est ce que l’on sait évaluer, et l’on continue de ne pas savoir évaluer l’éducatif parce que l’on ne recrute jamais vraiment pour cela.

Une conséquence directe sur la valeur du métier

Ce mode de recrutement par les productions tangibles a un effet immédiat et dévastateur sur la reconnaissance sociale et économique du métier. Si la compétence centrale, celle qui fait la différence entre un accueil de qualité et un simple gardiennage, ne peut être ni formalisée, ni mesurée, ni objectivée dans des termes compréhensibles par les institutions, alors elle ne peut être ni valorisée, ni rémunérée à sa juste hauteur. On ne peut pas revaloriser salarialement ce que l’on ne sait pas décrire ni mesurer avec précision.

Le métier d’animateur devient ainsi structurellement difficile à valoriser financièrement, difficile à professionnaliser pleinement dans sa spécificité propre, difficile à défendre politiquement dans les négociations collectives ou les arbitrages budgétaires, non pas parce qu’il serait peu exigeant ou secondaire, mais précisément parce que ce qui en fait la valeur réelle échappe aux outils classiques de mesure et de gestion des ressources humaines. La compétence éducative devient une qualité fantôme, reconnue verbalement mais jamais traduite dans les grilles de classification, les barèmes de salaire ou les critères d’avancement.

Le piège de la productivité éducative

À cette difficulté s’ajoute une autre dimension problématique liée aux modes actuels de gestion publique : la compétence éducative ne produit pas d’unités mesurables, ne se laisse pas quantifier dans des tableaux de bord, ne s’inscrit pas dans des logiques de productivité immédiate. Un animateur ne produit pas un nombre déterminé d’enfants autonomes par jour, il n’évite pas un quota précis de conflits par semaine, il ne socialise pas un volume mesurable de comportements par mois. L’éducatif agit dans le temps long, de manière diffuse, non linéaire, souvent imperceptible, en retards et en avancées imprévisibles qui résistent à toute métrique stricte.

Dans un système de gestion publique de plus en plus guidé par des indicateurs chiffrés, des tableaux de bord de performance, des objectifs mesurables et contrôlables, ce type de compétence devient mécaniquement invisible. Et ce qui est invisible dans les systèmes de gestion moderne est structurellement dévalorisé, quel que soit son importance réelle sur le terrain. L’animateur compétent sur le plan éducatif mais peu loquace sur ses activités lors de l’entretien sera moins bien noté qu’un animateur moins apte au relationnel mais brillant descripteur de projets passés.

Ce que révèle ce mode de recrutement

Le recrutement par les activités et les récits de projets n’est donc pas un simple défaut de méthode ou une imperfection technique des processus de sélection. Il révèle une chose plus fondamentale et plus inquiétante : le périscolaire n’est pas encore pensé, dans ses dispositifs institutionnels les plus concrets, comme un espace éducatif au sens plein et exigeant du terme, mais plutôt comme un espace organisationnel à animer, à remplir de contenus, à faire fonctionner sans heurts majeurs. On attend que ça fonctionne logistiquement, que les enfants soient occupés et surveillés, on espère que cela éduque, mais on ne sait pas encore formuler de manière opérationnelle ce que signifie réellement éduquer dans ce cadre spécifique hors scolaire.

Conclusion

Tant que la compétence éducative réelle, celle qui touche à la posture, au rapport à l'enfant, à la régulation collective et à l’accompagnement du développement, ne sera ni formalisée, ni objectivée, ni opposable dans les procédures de recrutement, celles-ci continueront d’évaluer ce que les candidats ont fait plutôt que ce qu’ils sont capables d’instaurer dans la durée. Et tant que l’on recrutera des animateurs sur la base de leurs capacités à raconter des activités pour espérer produire de l’éducatif, le métier d’animateur restera structurellement impossible à valoriser à la hauteur de sa responsabilité réelle, coincé entre une reconnaissance verbale et une invisibilisation institutionnelle.

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