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Dans la plupart des écoles, circule une silhouette familière que tout le monde reconnaît sans parvenir à nommer son statut exact. C’est elle qui, chaque matin, organise les équipes sur le papier millimétré des plannings, qui réceptionne les parents mécontents à la sortie des classes, qui arbitre les bagarres éclatant à la récréation, qui contrôle les médicaments rangés dans le frigo scolaire, qui décide si l’incident du midi mérite un appel aux secours ou un simple rapport dans le cahier de transmission, et qui décroche le téléphone dès que quelque chose dérape hors des horaires officiels.
On l’appelle référent périscolaire, parfois coordinateur de site, parfois responsable périscolaire, parfois même directeur périscolaire. Dans la vie quotidienne de l’école, c’est le chef d’orchestre invisible du temps périscolaire, celui qui tient les rênes du matin, du midi, du soir, des mercredis et parfois des vacances. Pourtant, dès qu’on passe du terrain au droit, ce personnage s’évapore, laissant un vide juridique où l’on pourrait attendre une fonction clairement identifiée.
Un chef d’orchestre sans partition légale
Concrètement, ce référent incarne souvent l’unique point de contact pour tout ce qui bouge en dehors des heures de classe. C’est vers lui que convergent les alertes quand un enfant est insulté dans la cour, quand un PAI semble mal géré, quand un animateur n’est pas arrivé à l’heure, ou quand un parent furieux exige de parler au responsable. Aux yeux des familles, la confusion est compréhensible : si un adulte coordonne, reçoit, tranche sur place et fait autorité, il est naturellement perçu comme le responsable.
Dans les faits, il porte seul l’image et la charge du périscolaire de l’école. Mais cette centralité pratique ne trouve aucun équivalent dans les textes nationaux. Là où le directeur d’école, l’organisateur ou le directeur d’ACM disposent d’une assise juridique explicite, le référent périscolaire n’apparaît pas comme une figure inscrite dans la architecture légale. Il n’est pas un étage officiel du dispositif, mais une invention locale, une solution bricolée par les communes pour faire tenir un système devenu complexe sans que le cadre réglementaire ne suive cette évolution.
Une fonction taillée sur mesure locale, mille fois recomposée
Le référent périscolaire ne correspond à aucune catégorie juridique nationale, à aucun corps de fonctionnaires, à aucun cadre d’emplois spécifique défini dans le Code de l’action sociale et des familles. C’est une construction municipale dont chaque territoire invente les contours. Dans certaines villes, il dispose d’une lettre de mission détaillée, d’une fiche de poste complète, d’une véritable place dans l’organigramme municipal. Ailleurs, il est simplement l’animateur qui connaît bien le site, celui à qui l’on a progressivement confié les clés du bâtiment, la gestion des plannings, les transmissions avec la direction d’école, puis petit à petit tout le reste, jusqu’à devenir le point de passage obligé entre la mairie, la direction de centre et l’équipe sur le terrain.
Derrière ce même mot de référent, se cachent donc des réalités extrêmement diverses : gestionnaire de plannings dans une commune, directeur de fait du périscolaire dans une autre, intermédiaire sans pouvoir de décision clair ailleurs. On a ainsi une figure centrale dans les pratiques quotidiennes, mais extrêmement variable dans son contenu parce qu’aucun texte national ne vient unifier son rôle ni encadrer ses missions.
Diriger sans les armures du directeur
Ce qui interroge dépasse le simple flou administratif : il touche à la nature même des responsabilités confiées. Dans beaucoup d’établissements, le référent périscolaire exerce de fait un rôle de direction véritable. Il organise les équipes, répartit les tâches, gère les conflits internes, valide ou invalide certaines pratiques éducatives, s’interface avec la hiérarchie municipale, transmet les informations aux directeurs d’école et accueille les familles en difficulté. Pourtant, il n’a pas nécessairement suivi la formation de direction d’ACM, ne possède pas toujours les qualifications exigées pour un directeur au regard du CASF, ne perçoit pas la rémunération correspondante à ces fonctions, et surtout ne bénéficie pas toujours d’un cadre protecteur net en cas de mise en cause juridique ou disciplinaire.
On lui demande de décider pour les enfants et de diriger les adultes, mais on ne lui donne pas toujours le statut lui permettant d’assumer pleinement ces décisions. On lui confie un pouvoir réel sur la sécurité des enfants et sur la vie professionnelle des collègues, sans lui offrir les garanties et la reconnaissance qu’on accorderait à un directeur clairement identifié. Plus il tient la structure, plus son rôle devient central, mais sans que la loi ne vienne jamais dire explicitement ce qu’il est, ce qu’il doit être, et comment il doit être protégé.
Aux frontières de la santé, sans badge de soignant
L’aspect le plus sensible émerge lorsqu’on observe la gestion de la santé au quotidien. Dans les faits, le référent périscolaire se retrouve très souvent en première ligne sur les protocoles d’accueil individualisés, la distribution des médicaments, les appels aux parents en cas de malaise, la décision d’appeler le 15 ou non, l’appréciation de la gravité d’une situation médicale urgente. C’est lui qui organise qui peut administrer quels traitements, qui contrôle l’accès à la pharmacie scolaire, qui décide de l’isolement temporaire d’un enfant malade, qui arbitre entre garder l’enfant, le renvoyer chez lui ou déclencher les secours.
Il ne s’agit pas de gestes techniques médicaux lourds, mais de décisions quotidiennes aux conséquences potentiellement graves. Pourtant, ce rôle n’est pas toujours formalisé par écrit, ni encadré par des protocoles clairs, ni accompagné d’une formation systématique en matière de santé. Le référent se retrouve à faire ce qui est logiquement attendu de lui parce qu’il est responsable sur place, sans que ce périmètre précis soit toujours posé noir sur blanc, ni validé par une compétence sanitaire reconnue.
Le projet éducatif incarné par une personnalité plutôt qu’écrit dans un texte
Au-delà de l’organisation et de la sécurité, le référent périscolaire imprime aussi une tonalité éducative déterminante. C’est lui qui définit, jour après jour, ce qui est acceptable ou non : à partir de quel moment un comportement mérite une sanction, ce qui doit remonter au niveau de la mairie, ce qui peut se régler sur place par une discussion, ce qui ne se fait pas sur le temps périscolaire selon sa propre lecture du règlement intérieur. Un même texte officiel sera appliqué très différemment selon que le référent tolère les jeux bruyants ou les réprime vite, selon qu’il autorise la négociation avec les enfants ou exige une obéissance stricte, selon qu’il accepte la parole d’un animateur qui alerte sur une pratique problématique ou la renvoie à un simple problème de positionnement personnel.
Les enfants ne vivent pas un projet éducatif abstrait et neutre ; ils vivent la version concrète, charpentée par la personnalité du référent, avec ses convictions profondes, ses limites humaines, sa culture éducative propre et sa marge de manœuvre réelle. Quand le poste lui-même est flou, c’est la personnalité qui prend toute la place, faisant du tempérament individuel le véritable cadre de la vie collective.
Le risque du changement de titre sans changement de nature
Face à cette évidence, certaines communes ont franchi un pas symbolique en rebaptisant le référent en directeur périscolaire. Sur le papier, cela semble clarifier les choses : les familles comprennent mieux qui est le responsable, les équipes aussi, et le titre paraît plus cohérent avec la réalité des missions exercées.
Mais cette appellation soulève immédiatement une question : ce directeur périscolaire est-il réellement directeur d’ACM au sens strict du CASF ? Dispose-t-il des qualifications exigées pour ce poste ? Est-il positionné comme tel dans les déclarations officielles des accueils de loisirs ? Bénéficie-t-il des protections spécifiques, des moyens dédiés, des temps de préparation associés à cette fonction ?
Parfois oui, mais souvent le changement reste cosmétique : on donne un titre plus lourd à une fonction qui conserve sa fragilité juridique, ses marges de manœuvre limitées et sa responsabilité diffuse. Pour les parents, c’est le directeur. Pour le droit, c’est beaucoup moins simple, et cette confusion des genres peut devenir dangereuse le jour où survient un incident grave.
Les conséquences concrètes d’un flou systémique
On pourrait croire qu’il ne s’agit que d’un détail de vocabulaire ou d’une querelle de catégories administratives. Ce n’est pas le cas. Ce flou produit des effets très réels sur le terrain : pour les enfants, qui dépendent chaque jour de décisions prises par un acteur dont le rôle n’est stabilisé ni nationale ni localement de manière uniforme ; pour les équipes, qui se trouvent placées sous l’autorité de quelqu’un dont le statut varie d’une commune à l’autre sans qu’elles puissent toujours en connaître les limites exactes ; pour les familles, qui pensent s’adresser au responsable légal alors qu’elles parlent parfois à un intermédiaire dépourvu de pouvoir de décision sur certains points essentiels ; et pour le référent lui-même, qui porte un volume considérable de responsabilités avec des protections parfois très inférieures à celles associées à la fonction qu’il exerce de fait.
En arrière-plan, une question demeure suspendue : si un problème grave survient, qui répond de quoi ? Est-ce le référent, la direction officielle de l’ACM, le service Enfance-Jeunesse, l’élu municipal, ou l’organisateur en tant que personne morale ? Quand le rôle est flou, la responsabilité l’est aussi, jusqu’à ce que quelque chose casse et que chacun se renvoie la balle de l’accountability.
La question qui dépasse les querelles de titres
Ce n’est pas le travail des référents qui est en cause. Beaucoup tiennent des situations extrêmement complexes avec engagement, créativité et sens du service public, souvent dans des conditions budgétaires et statutaires très tendues. On a progressivement confié à ces postes un pouvoir éducatif fort, une autorité hiérarchique réelle, un rôle implicite dans la sécurité et la santé des enfants, sans les inscrire clairement dans une architecture juridique cohérente, lisible et protectrice.
Tant que le référent périscolaire restera ce personnage central dans la vie quotidienne mais marginal dans le droit, cette question restera sans réponse claire. Ni pour les enfants, ni pour les parents, ni pour les animateurs… ni pour le référent lui-même, qui continue d’assumer, jour après jour, un empire sans couronne et sans armure.